Intégration

« J’ai hérité de mes parents les valeurs de l’égalité»

Portrait de Daniel Abimi, une personnalité lausannoise issue d’un père albanais et d’une mère suissesse

Albinfo.ch : Vous êtes le fruit d’une union de mère suisse et de père albanais. Comment est-ce que vous avez construit votre identité?

Construire son identité est difficile par essence. Alors fils d’un Albanais et d’une Suisse allemande, né dans le canton de Vaud…En l’occurrence, mes parents ne m’ont jamais présenté cela comme une difficulté. Bien au contraire. . Comme un savant mélange de carburant. Inconsciemment, on essaie de prendre le meilleur des deux. Cela dit, les deux étant des exilés à Lausanne, ma mère était originaire de Saint-Gall et mon père de Ternovc, du sud de la Serbie, je n’ai pas bénéficié de cet ancrage familial qui facilite la vie. Surtout quand on rentre dans la vie professionnel. Et pas le fils de… Pour moi, cela s’est traduit par une intégration à marche forcée en la terre vaudoise, à Lausanne. Enfant, j’ai dû sentir que j’étais un peu différent des autres, et sans que je ne m’en rende compte j’ai probablement mis un soin tout particulier à tisser des amitiés fortes et construire le réseau social que mes parents n’ avaient pas.

Albinfo.ch : Quels liens entretenez-vous avec votre culture albanaise ?

Quand j’étais enfant, le lien était très affectif avec la famille de mon père, mais restait malheureusement limité, parce que je ne parlais pas la langue albanaise. Aujourd’hui, c’est très différent. Tous mes cousins parlent parfaitement bien le Français et sont tout aussi bien intégrés. Ceci me permet de garder le lien avec une partie de ma culture d’origine. J’ai découvert pour la première fois Ternovc en 2009.

Albinfo.ch : Vous ne parlez pas l’albanais ? Le regrettez-vous ?

Bien-sûr que je regrette le fait de ne pas parler cette langue. Mon père n’a pas eu beaucoup d’occasionsde r parler l’albanais. En fait, lorsqu’il est arrivé en Suisse, il n’y avait presque pas d’autres Albanais pour le pratiquer et me le transmettre. Et moi, j’ai appris tôt le Suisse allemand avec ma grand-mère suisse.

Albinfo.ch : Qu’est-ce que cette double culture vous apporte à vous, dans votre vie quotidienne, mais aussi dans votre parcours professionnel ?

L’apport de cette union Albano-Suisse de mes parents est assez paradoxal. En fait, mon père avait une boutique et avait moins de contraintes temps que ma mère qui travaillait dans un bureau. Ainsi, mon père avait plus de temps pour se consacrer, très activement, aux tâches ménagères. Ceci m’a servi de modèle sur le plan de l’égalité entre femmes et hommes. J’ai vécu cette égalité dans la division du travail au sein du couple déjà enfant. Et à l’époque, ce n’était pas franchement s un modèle courant. je crois avoir hérité de mon père une capacité d’intégration très jeune déjà….

Albinfo.ch :. L’union de vos parents a lieu il y a longtemps. Comment ont-ils été perçus par leurs familles respectives, mais aussi par la communauté albanaise à Lausanne ?

Du côté de ma mère, cela n’a posé aucun problème. Sans que je puisse l’expliquer. C’était tellement sans problème que je ne me suis jamais posé la question. Du côté de mon père, je n’en sais rien. Je crois qu’ils en étaient assez fiers. C’était presque un signe de réussite. Mais vous savez, à cette époque il y avait très peu de moyens de communication pour mieux connaître les perceptions que pouvait avoir la famille de mon père sur cet aspect-là.

Albinfo.ch : Racontez-nous en quelques mots l’histoire de votre père ? Votre père, d’où est-il originaire ?

Mon père est venu en Suisse deux ans après avoir déserté l’armée en 1948. Il était condamné à mort par contumace Il était t resté deux ans dans un camp de réfugié à Trieste. Avant d’être pris en charge par la Croix-Rouge et envoyé en Suisse. Il n’a pas pu retourner à Ternovc de son vivant et n’a pu revoir son père une seule fois, en 1971, à Istanbul. Sa mère était morte sans qu’il n’ait jamais pu la revoir. Je l’avais accompagné, et j’ai ainsi pu faire la connaissance de mon grand-père. J’avais six ans.

Mon père avait une boutique à la rue Etraz, à Lausanne. J’ai passé beaucoup de temps dans son arrière-boutique. C’était presque devenu un lieu de rencontre pour les Albanais, toujours dans s une ambiance très enfumée. Comme s’était l’un des premiers, si ce n’est pas le premier Albanais à Lausanne, lorsque des membres de la famille, y compris celle lointaine, débarquaient à Lausanne, ils avaient avec eux un numéro de téléphone, celui de mon père. Il nous est arrivé souvent de nous faire r réveiller par des coups de téléphone de la gendarmerie, à 1h00 du matin, quand le train de Belgrade arrivait à Lausanne, car des compatriotes avaient son numéro de téléphone sur un bout de papier.. Mon père descendait les chercher et ma mère préparait un lit. Le lendemain, mon père les aidait à d’abord trouver un travail.

Carte de visite
Daniel Abimi, 50 ans, vit à Lausanne et travaille à l’Etat de Vaud, pour le Département des finances et des relations extérieures, en tant que chargé de missions stratégiques, C’est une figure connue de la région lausannoise, pour avoir exercé, pendant de nombreuses années le métier de journaliste à « 24 Heures ». Il a aussi été, pendant 10 ans, délégué au CICR. Il est membre du comité de l’Institut suisse d’études albanaises (ISEAL) et auteur de deux polars qui se déroulent à Lausanne.