{"id":866955,"date":"2025-10-13T20:46:05","date_gmt":"2025-10-13T18:46:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.albinfo.ch\/?p=866955"},"modified":"2025-10-13T20:56:12","modified_gmt":"2025-10-13T18:56:12","slug":"le-roman-d%ca%bcentree-de-jehona-kicaj-e-echapper-a-ce-qui-n%ca%bcest-pas-dit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/le-roman-d%ca%bcentree-de-jehona-kicaj-e-echapper-a-ce-qui-n%ca%bcest-pas-dit\/","title":{"rendered":"Le roman d\u02bcentr\u00e9e de Jehona Kicaj &#8221; \u00eb &#8220;: \u00c9chapper \u00e0 ce qui n\u02bcest pas dit"},"content":{"rendered":"<p data-start=\"320\" data-end=\"504\">Son roman d\u02bcentr\u00e9e figure \u00e0 juste titre sur la liste restreinte du Prix du livre allemand, la distinction la plus \u00e9lev\u00e9e d\u00e9cern\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature \u00e9crite en langue allemande, \u00e9crit DW.<\/p>\n<p data-start=\"506\" data-end=\"766\">Le titre de son premier roman est aussi inhabituel qu\u02bcintentionnel : &#8221; \u00eb &#8221; en est le titre, une lettre importante en albanais, bien qu\u02bcelle ne se prononce pas, rapporte albinfo.ch. Pourtant, elle change l\u02bcaccent du mot auquel elle est ajout\u00e9e, \u00e9crit l\u02bcauteure.<\/p>\n<p data-start=\"768\" data-end=\"980\">Ainsi, le &#8221; \u00eb &#8221; non prononc\u00e9 a un effet. Et l\u02bcauteure Jehona Kicaj, n\u00e9e au Kosovo en 1991 et ayant grandi en Allemagne, \u00e9voque les cons\u00e9quences et les effets de ce qui reste non dit, de ce qui demeure silencieux.<\/p>\n<p data-start=\"982\" data-end=\"1611\">Le prestigieux quotidien &#8221; Frankfurter Rundschau &#8221; s\u02bcint\u00e9resse au titre tr\u00e8s particulier du roman &#8221; \u00eb &#8220;. &#8221; Nomin\u00e9 pour le Prix du livre allemand: le remarquable premier roman de Jehona Kicaj \u201c\u00eb\u201d na\u00eet enti\u00e8rement de l\u02bcincertitude et du langage. Le myst\u00e8re du titre le plus court du roman (allemand) de l\u02bcann\u00e9e, et en quelque sorte du monde, n\u02bcest r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u02bc\u00e0 la fin du livre. La lettre \u00eb, comme le narrateur l\u02bcexplique \u00e0 un ami curieux, ne se prononce pas en albanais, mais modifie l\u02bcenvironnement phon\u00e9tique. Le fait que ce qui est omis soit tout de m\u00eame pr\u00e9sent et ait des cons\u00e9quences semble presque trop fort, trop visible &#8220;.<\/p>\n<p data-start=\"1613\" data-end=\"2220\">Dans son roman, figurant sur la liste restreinte du Prix du livre allemand (qui est d\u00e9cern\u00e9 aujourd\u02bchui, le 13 octobre), Kicaj explore les \u00e9v\u00e9nements de la guerre du Kosovo de 1998-1999, le silence qui l\u02bcentoure et la douleur de ceux qui ont v\u00e9cu la guerre et de ceux qui l\u02bcont per\u00e7ue depuis la diaspora. Elle raconte l\u02bchistoire \u00e0 travers la perspective de sa narratrice \u00e0 la premi\u00e8re personne, non identifi\u00e9e, qui a fui le Kosovo pour l\u02bcAllemagne avec sa famille albanaise alors qu\u02bcelle \u00e9tait encore enfant, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990. Dans le r\u00e9cit pr\u00e9sent, elle vient d\u02bcachever sa formation d\u02bcinstitutrice.<\/p>\n<p data-start=\"2222\" data-end=\"2727\">Le roman s\u02bcouvre sur une sc\u00e8ne chez le dentiste. La narratrice souffre de bruxisme, une tension extr\u00eame de la m\u00e2choire, et le m\u00e9decin lui annonce une possible incapacit\u00e9 future \u00e0 parler. Ce matin-l\u00e0, &#8221; j\u02bcai une \u00e9charde dans la bouche,je la recrache dans le lavabo et je vois: c\u02bcest un petit morceau de dent.\u00a0 Chaque matin, je me r\u00e9veille avec des douleurs dans les articulations de la m\u00e2choire et du cou; je ne peux pas ouvrir la bouche sans un fort craquement. On dirait que les os se brisent &#8220;.<\/p>\n<p data-start=\"2729\" data-end=\"2984\">La finesse du choix de cette introduction, ainsi que la mani\u00e8re dont les th\u00e8mes et motifs centraux deviennent perceptibles ici, apparaissent clairement \u00e0 la lecture. L\u02bcinsomnie physique croissante correspond \u00e0 celle n\u00e9e du traumatisme et de la r\u00e9pression.<\/p>\n<p data-start=\"2986\" data-end=\"3261\">Kicaj explore de nombreuses variantes de l\u02bcinsomnie et du silence, et c\u02bcest encore le corps qui parle lorsque le langage verbal \u00e9choue. On d\u00e9couvre alors comment les os parlent. Et, bien s\u00fbr, la tension extr\u00eame de la narratrice est l\u02bcexpression de quelque chose qui la hante.<\/p>\n<p data-start=\"3263\" data-end=\"3713\">Dans des retours en arri\u00e8re, des souvenirs non racont\u00e9s chronologiquement mais li\u00e9s par association et empreints d\u02bcune qualit\u00e9 fragmentaire, Kicaj d\u00e9ploie l\u02bcenfance, la jeunesse et le pr\u00e9sent de sa narratrice. &#8221; J\u02bcaimerais que mon silence me rende invisible &#8220;, dit-elle, en partie parce que l\u02bcenvironnement allemand r\u00e9agit souvent sans sensibilit\u00e9; par exemple, un enseignant lui demande de parler des exp\u00e9riences de guerre de ses proches au Kosovo.<\/p>\n<p data-start=\"3715\" data-end=\"3743\">Familiaris\u00e9e avec le silence<\/p>\n<p data-start=\"3745\" data-end=\"4087\">La jeune fille est famili\u00e8re du silence, car la langue albanaise \u00e9tait dangereuse \u00e0 la fronti\u00e8re serbe. Les pleurs de la m\u00e8re lors des appels t\u00e9l\u00e9phoniques avec les proches au Kosovo et son silence ensuite, sa parole rare. Le silence de la famille apr\u00e8s la guerre au sujet du grand-p\u00e8re disparu, qu\u02bcils ressentent mais n\u02bcosent pas interroger.<\/p>\n<p data-start=\"4089\" data-end=\"4395\">L\u02bcauteure m\u00eale sans effort diff\u00e9rents niveaux temporels. Dans le r\u00e9cit pr\u00e9sent, la narratrice suit les cours d\u02bcun m\u00e9decin l\u00e9giste, le Dr Korner, qui a exhum\u00e9 des corps de disparus des fosses communes au Kosovo et a reconstitu\u00e9 leurs identit\u00e9s et les circonstances de leur mort \u00e0 partir de leurs squelettes.<\/p>\n<p data-start=\"4397\" data-end=\"4695\">Le silence des morts est d\u00e9finitif, mais &#8221; en substance, nous sommes des traducteurs du langage des squelettes &#8220;, lui dit le Dr Korner \u00e0 propos de son travail. Les os parlent, ils crient m\u00eame. Elle souligne l\u02bcimportance particuli\u00e8re des proth\u00e8ses dentaires, aussi uniques qu\u02bcune empreinte digitale.<\/p>\n<p data-start=\"4697\" data-end=\"4996\">Ces passages ont une intensit\u00e9 remarquable. La souffrance des individus devient visible. Restaurer leur dignit\u00e9, permettre \u00e0 leurs proches de faire leur deuil\u00a0 ces pr\u00e9occupations deviennent tangibles. Pourtant, derri\u00e8re tout cela se trouve aussi la volont\u00e9 de ne pas laisser les meurtriers impunis.<\/p>\n<p data-start=\"4998\" data-end=\"5455\">Kicaj relie d\u00e9licatement le m\u00e9ta-niveau \u00e0 l\u02bchistoire familiale de la narratrice \u00e0 travers le motif des billes (les &#8221; sph\u00e8res &#8221; avec lesquelles les enfants jouent): celles que le Dr Korner d\u00e9couvre chez un gar\u00e7on mort renvoient \u00e0 celles du cousin survivant, puis \u00e0 nouveau aux grands \u00e9v\u00e9nements de la guerre. C\u02bcest un exemple de la trame dense et intelligente du texte, de la mani\u00e8re dont les motifs se refl\u00e8tent et se r\u00e9inventent dans diff\u00e9rents contextes.<\/p>\n<p data-start=\"5457\" data-end=\"5840\">L\u02bcensemble du texte relie de fa\u00e7on impressionnante les aspects personnels et supra-individuels de la guerre, tout en transmettant une connaissance profonde. Kicaj l\u02bcint\u00e8gre avec ma\u00eetrise dans le r\u00e9cit: les crimes commis par les unit\u00e9s serbes contre la population civile albanaise, leur brutalit\u00e9, les conditions sociales avant et apr\u00e8s la guerre, ainsi que l\u02bcintervention de l\u02bcOTAN.<\/p>\n<p data-start=\"5842\" data-end=\"6268\">Le ton de la narratrice est majoritairement presque factuel. Pourtant, ses \u00e9motions semblent diss\u00e9min\u00e9es dans divers aspects. Elles s\u02bcexpriment en phrases claires: &#8221; Je viens d\u02bcun pays d\u00e9truit. Je suis n\u00e9e dans une maison br\u00fbl\u00e9e. J\u02bcai entendu des berceuses dans une langue opprim\u00e9e. Je viens du \u201csans-mots\u201d &#8220;.<br data-start=\"6156\" data-end=\"6159\" \/>Le remarquable premier roman de Jehona Kicaj trouve une issue \u00e0 ce &#8221; sans-mots &#8221; et se dresse face \u00e0 l\u02bcoubli.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a quelques minutes, le Prix du livre allemand a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9 au roman &#8221; Die Holl\u00e4nderinnen &#8221; de l\u02bcauteure suisse Dorothee Elmiger. Jehona Kicaj figurait sur la liste restreinte.<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":854207,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[24637,24662,1165,1166,24630,1163,1168],"tags":[],"vendi":[],"content_country":[31835,31838,31840],"class_list":["post-866955","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles-fr-4","category-litterature","category-femmes","category-langues","category-nouvelles","category-fr-e-diaspora","category-culture","content_country-austria-fr","content_country-germany-fr","content_country-zvicer-fr"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/866955","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=866955"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/866955\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":866956,"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/866955\/revisions\/866956"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/854207"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=866955"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=866955"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=866955"},{"taxonomy":"vendi","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/vendi?post=866955"},{"taxonomy":"content_country","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.albinfo.at\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/content_country?post=866955"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}